C’est quoi philosopher ?



Voici quelques reproches faits à la philosophie. Comment secouer ces vieux préjugés qui lui nuisent ?

Il paraît que la philo :

  • c'est réservé aux intellos (*)
  • ça ne sert à rien (**)
  • c'est contradictoire, absurde(***)

(*)

C'est l'impression que peut donner la lecture d'un texte de Kant ou de Descartes (voire même de Platon). Pourtant, si l'apprentissage de la philosophie passe de préférence par l'étude des grands Penseurs de I'histoire, ce n'est pas la condition indispensable pour commencer à « philosopher ».

Faut-il jouer contre Beckham pour prétendre jouer au football ? II est probable qu'étudier son jeu de jambes peut apporter beaucoup à l'apprenti footballeur. Mais l'important, n'est-ce pas d'avoir d'abord envie de jouer ensuite de jouer et d’apprendre à son rythme ? En philosophie, l'important, c'est d'être curieux de tout, éveillé à ce qui se passe autour et en nous, se poser des questions et vouloir leur trouver des réponses. Et les Philosophes de I'Histoire sont là pour éclairer des pistes de réflexion. Ils ont parfois donné leurs réponses aux grandes questions (le bien et le mal, l'origine et la fin de l'univers, la liberté ou le déterminisme,...) mais c'est pour aider chacun à trouver les siennes.

La philosophie est l'affaire de tous. Chacun peut participer au grand débat de I'humanité et tenter d'apporter sa pierre à l'édifice de la connaissance, au moins à sa propre connaissance. Et si des pistes de réflexion existent, le hors-piste de réflexion existe aussi (attention toutefois aux avalanches d'idées). La philosophie aime sortir des sentiers (dé)battus.

David Laval, philosophe

(**)

Voilà une réflexion toute contemporaine, la philo ça sert à rien, c'est inutile. A quoi bon ?! C'est sûr que si on était payé quand on a une nouvelle idée, ça stimulerait un peu plus les méninges...

La gratuité de la philosophie effraie, quelle perte de temps ! Même les mathématiques, dont l'utilité n'est pas non plus évidente de prime abord (vous utilisez souvent les asymptotes ?), sont bien mieux considérées (regardez vos grilles horaires et comparez - si vous y trouvez le cours de philo, bien sûr). Avec les maths, au moins, on peut devenir ingénieur, construire des ponts, des machines à tout faire, bref, se rendre utile à la société. Philosophe, c'est un métier ? Si oui, combien ça gagne ? Non, tout au plus un loisir du dimanche, pour ceux qui aiment se « prendre la tête », mais ça ne change rien au monde...

Après cette légère caricature du statut de la philosophie aujourd'hui, revenons sur son « utilité ». Affirmons d'emblée à la fois son utilité et son inutilité. Oui, elle est utile, et c'est bien, et oui, elle est inutile, et c'est tant mieux.

Explications :

L'histoire retient la philosophie comme étant la Mère de toutes les sciences. Elle est née en Grèce vers le 6ème siècle avant notre ère. Les premiers philosophes n'étaient pas satisfaits par l'explication mythique de l'origine du monde et des phénomènes naturels (par exemple, que les éclairs manifestaient la colère de Zeus). Ils voulaient trouver une explication « raisonnable » à la nature. C'était le début de l'esprit scientifique. Au cours de l'Histoire se sont développées, petit à petit, les diverses sciences (physique, mathématique, mais aussi les sciences humaines, psychologie, sociologie,...) qui se sont séparées de la philosophie pour former chacune un domaine étude particulier (la philosophie, elle, s'intéresse toujours à tout). Donc, si la philosophie permet l'émergence des sciences, qui sont bien utiles, alors la philosophie est au moins utile à ça !

Ensuite, oui, elle est inutile. C'est une activité gratuite pratiquée pour elle-même. Mais, est-ce forcément une perte de temps ? De nombreuses activités humaines sont « gratuites », dans le sens où elles n'apportent aucun bénéfice matériel immédiat. Les arts, la musique, la peinture sont-elles utiles ?

Et le sport ? Est-ce vraiment utile de courir après une balle (sauf si on est Beckham bien sûr, vu la taille du chèque) ? Ces activités, sans être vraiment utiles, n'en sont pas moins intéressantes. Elles procurent du plaisir à ceux qui les pratiquent. La philosophie, c'est pareil. Elle procure le plaisir de comprendre, de pouvoir trouver une (ou plusieurs) réponse(s) à toutes sortes de questions qu'on peut se poser. Pour paraphraser Descartes, on pourrait dire : « je pense, donc je jouis ».

Bien sûr, comme en art, comme en sport, cela demande du temps, un peu de technique et de l'imagination. Mais tout le monde peut en faire. La seule différence, c'est qu'en philo, ça se passe surtout dans la tête mais le débat est toujours ouvert...

Note : et si la philosophie permet d'apprendre à mieux se connaître, à se développer, à s'épanouir, est-elle vraiment aussi « inutile » ?

David Laval, philosophe

(***)

L'Histoire de la philosophie montre en effet que les philosophes sont très forts pour se contredire entre eux. Si l'un dit blanc, l'autre dit noir et le troisième dit gris. Cette dialectique constante est un moteur très dynamique. Si tout le monde tombait d'accord une fois pour toutes, que resterait-il à dire ou à penser ? Cette apparente impossible entente montre surtout que, si les questions existentielles sont plus ou moins les mêmes depuis tout temps, les réponses, en revanche, évoluent.

Certaines, fort pertinentes à une époque, ont influencé la société entière (par exemple, les idées des philosophes a l'époque des Lumières stimulèrent la Révolution de 1789). Mais les réponses ne sont jamais définitives, elles sont mouvantes. C'est sans doute déstabilisant, mais au moins, ça rend les choses plus vivantes. Il n'est pas du goût des philosophes de s'installer dans le confort du prêt-à-¬penser. Il leur faut toujours remettre en question les réponses des prédécesseurs. L'homme évolue et ses pensées aussi. Et puis, comme qui dirait, « il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis ! ».

La contradiction est au coeur même de la vie si on y regarde bien. L'hiver contredit l’été, la mort, la vie, l'école, les vacances,...

David Laval, philosophe

 

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